Une maison pour former et rassembler
La fondation de Charlesbourg répond à une ambition qui dépasse la construction d’un séminaire : réunir l’étude, la prière et la vie fraternelle dans une même maison. Les textes de l’époque décrivent une demeure spirituelle où doivent grandir la science, la piété, la charité et la sainteté, pour former des générations de prêtres selon le Cœur de Dieu.
De Bathurst à Québec : un tournant dans la formation
En 1913, le père Prosper Lebastard fait construire une grande maison à Bathurst. Il cherche à y concentrer les œuvres de jeunesse : le juvénat, le noviciat, le scolasticat de philosophie et de théologie, ainsi que le Collège du Sacré-Cœur. L’incendie du 31 décembre 1915 conduit cependant le conseil à envisager le transfert du noviciat et du séminaire dans la région de Québec. Deux propriétés sont étudiées, à Belmont, sur le chemin de Sainte-Foy, et à Charlesbourg.
Le 13 avril 1920, Charles Lebrun succède à Prosper Lebastard comme provincial du Canada. Il relance le projet d’établissement au Québec. Le 20 septembre, deux événements marquent la province : le décès du père Lebastard en France et l’incendie du juvénat de Church Point, en Nouvelle-Écosse. Le transfert de ce dernier à Bathurst renforce le choix d’installer le noviciat et le scolasticat au Québec.
Le 12 octobre 1920, le supérieur général et son conseil approuvent cette orientation. Ils souhaitent toutefois maintenir les juvénistes dans une région anglophone afin de favoriser leur apprentissage de l’anglais. La circulaire de Charles Lebrun du 24 décembre présente la future fondation de Charlesbourg dans ce nouvel équilibre entre le Québec et les provinces maritimes.
Une propriété aux portes de Québec
La correspondance d’Albert Lucas du 8 novembre 1920 souligne les avantages du terrain : une ferme de 25 arpents, soit près de dix hectares, la proximité de Québec, une gare et le bureau de poste installé dans cette gare. Il souhaite une maison agréable, où les séminaristes et les confrères aimeront se réunir et se retrouver.
Le père Lebrun et son conseil acquièrent la ferme Patrick McGrath pour 18 000 $. Le 23 janvier 1921, la décision est prise d’y construire un bâtiment pouvant accueillir 60 personnes.
Les étapes de la fondation
- 20 février 1922 : signature du contrat de construction.
- 17 avril 1922 : début des travaux, sous la surveillance du père Pierre Lechantoux. La résistance au feu constitue une préoccupation majeure du projet.
- 15 août 1923 : inauguration du Séminaire du Sacré-Cœur et du nouveau noviciat, dédié au Sacré-Cœur de Jésus.
Le séminaire Sacré-Cœur
L’inauguration a lieu le jour de l’Assomption, sous la présidence de Mgr Arseneault, représentant le cardinal Bégin empêché d’assister à la cérémonie. Mgr Gariépy et l’abbé Robert représentent le Séminaire de Québec. Le curé de Charlesbourg, plusieurs ecclésiastiques et des Eudistes des maisons du Québec et des Maritimes participent à la fête.
Parmi les invités figurent l’architecte Ludger Robitaille, l’entrepreneur Edmond Bélanger, la famille Lachance, dont un fils étudie au séminaire, et les McGrath, anciens propriétaires du terrain. La cérémonie rassemble ainsi les responsables religieux, les artisans du bâtiment et les familles liées à la nouvelle maison.
Un centre de rencontre pour les confrères
Charlesbourg doit accueillir les retraites annuelles des pères de Québec, de Montréal, de Chicoutimi, de Pointe-au-Père et de la Côte-Nord. La proximité de l’Université Laval ouvre la possibilité de cours spécialisés pour les jeunes confrères. La fondation doit aussi favoriser les vocations québécoises tout en maintenant les liens et le recrutement dans les provinces maritimes.
Au pied des Laurentides, les environs offrent des promenades variées. Ce cadre contribue au projet éducatif : une formation exigeante, soutenue par la vie communautaire, la prière et des moments de détente.
Photographies restaurées avec assistance IA. Télécharger les six originaux ↓
Une architecture au service de la communauté
Les plans de Ludger Robitaille
Ludger Robitaille (1885–1946) dessine le nouveau séminaire. Edmond Bélanger réalise la construction ; deux frères participent directement aux travaux et le père Pierre Lechantoux en supervise la gestion pour la communauté.
Le bâtiment de brique compte cinq étages, un toit plat et une structure en béton armé. Sa façade principale est orientée au sud, vers Québec, derrière l’ancienne maison McGrath. Une seconde maison, une remise et une étable occupent alors la partie ouest de la propriété.
Le plan en U et la disposition symétrique des fenêtres donnent à l’ensemble son ordonnance. Les ailes latérales comportent des fenêtres jumelées dans leur travée centrale. Au centre de la façade principale, le porche et un parapet crénelé portent les signes de l’identité de la maison : la date de construction et les armoiries de la communauté, représentant Jésus et Marie face à face à l’intérieur d’un cœur.
Le soubassement de granit bosselé, le bandeau soulignant le dernier étage et l’épaisse corniche accentuent les lignes horizontales. L’étude patrimoniale de la Ville de Québec, publiée en août 2006, rapproche cette organisation des ordres de la Renaissance italienne.
La maison et son environnement
À l’est du terrain passe le chemin de Québec ou de Charlesbourg, devenu la 1re avenue. Depuis 1666, cette route relie les abords de la rivière Saint-Charles, dans Limoilou, au village de Charlesbourg. La maison se trouve près d’une pente encore appelée la « côte du Roy » dans les années 1930.
Au sud, en contrebas, le chemin de fer apparaît en 1900. Une gare est ensuite construite à la hauteur de la propriété. Cette proximité facilite les déplacements et fait partie des avantages relevés lors de l’acquisition.
La chapelle, cœur de la vie commune
Dans la chapelle, Pierre Lévesque dispose les stalles face à face, de part et d’autre d’une allée centrale, selon une composition caractéristique des chapelles collégiales. L’autel repose sur une base de panneaux vernis. Entre les fenêtres, les pilastres et leurs chapiteaux sont reliés par une frise décorée ; les rosaces et les denticules du plafond complètent cet ensemble.
Ce décor donne à la chapelle une place particulière dans la maison : un espace où la communauté se rassemble et où la formation intellectuelle rejoint la vie spirituelle.
Étudier · Prier · Vivre ensemble
La vie des séminaristes
Au séminaire Sacré-Cœur, la formation se vit aussi dans les activités culturelles, la musique, les voyages, les promenades et les tâches quotidiennes. La maison est un lieu de rencontre autant qu’un lieu d’étude.
Des sports pour toutes les saisons
Dans les années 1950 et 1960, les séminaristes participent à des compétitions athlétiques, font du ski alpin et du ski de fond, et jouent au hockey sur la patinoire aménagée près du couvent.
Une spiritualité vécue au quotidien
Les écrits de saint Jean Eudes invitent les novices à unir leur vie à celle de Jésus : grandir dans la charité, l’humilité et le service. La vie fraternelle et la prière donnent leur sens aux études et aux activités de la communauté.
Le regard d’un photographe
Charlesbourg photographié par Daniel Abel
Peintre et photographe, Daniel Abel explore les matières, les ombres et la lumière. Durant l’année précédant le déménagement des Eudistes, il a photographié la maison, la chapelle, les vitraux et les décors sculptés. Cette série garde la mémoire des lieux.
Photographies : Daniel Abel. Les légendes reprennent les indications de la collection d’origine.
L’art au service de la mémoire
Les vitraux de Charlesbourg
Les verrières de la chapelle de Charlesbourg proviennent de l’Externat classique Saint-Jean-Eudes, à Limoilou. Leur histoire associe deux ateliers, ceux des Nincheri à Montréal et d’Alfred Briand à Rennes, aux efforts des pères Robert Bernier et Joseph Potvin. Le dossier de Gilles Ouellet et le témoignage de Normand Martin permettent de suivre leur création, puis leur installation dans la maison.
Une chapelle pour le troisième collège de Québec
Dans les années 1930, les quartiers de Limoilou et de la côte de Beaupré se développent, loin des collèges de la haute-ville. Les curés souhaitent un établissement plus proche de leurs paroisses. À l’été 1936, le cardinal Villeneuve rencontre François Tressel, provincial des Eudistes, pour discuter d’une fondation. Après les autorisations de la Congrégation, le contrat de construction est signé en juillet 1938.
La façade en hémicycle du nouvel Externat comporte, à l’étage supérieur, dix grandes fenêtres situées à l’arrière de la chapelle. Elles offriront le cadre d’un programme consacré à la vie de saint Jean Eudes.
Les petites verrières des Nincheri
En 1947, Robert Bernier entreprend une correspondance avec huit artisans verriers de Montréal et de France. Il contacte notamment Guido Nincheri, qui a décoré l’église Sainte-Amélie de Baie-Comeau et réalisé la grande fresque de l’église de Chandler, deux lieux liés aux Eudistes.
Le 27 décembre 1947, Gabriel Nincheri, fils de Guido, propose un ensemble de 26 petites verrières : quatorze pour la claire-voie, huit pour le chœur et quatre près des autels latéraux. Le devis s’élève alors à 520 $. Une lettre du 16 mai 1950 confirme la commande des 26 verrières pour 560 $. Les échanges précisent que les motifs reprendront des symboles du Sacré-Cœur.
Lorsque Robert Bernier est transféré au Collège Saint-Louis d’Edmundston en 1952, seules les petites verrières sont installées. Sur les 26 commandées, le dossier en recense quatorze à Charlesbourg : six motifs se répètent et deux sont uniques. Les photographies de Daniel Abel en conservent les détails.
Les grandes verrières d’Alfred Briand
Joseph Potvin, nouveau supérieur de l’Externat, reprend le projet avec l’approbation du conseil. Après l’examen des maquettes et des devis, il choisit Alfred Briand, maître verrier de Rennes, qui a proposé une composition d’ensemble pour les dix grandes fenêtres.
Dans sa lettre du 19 novembre 1952, Briand rappelle les dix sujets envisagés. Ce programme devait raconter la vie de Jean Eudes, de son enfance à sa mort :
- Jean Eudes enfant dans l’église de Ri, surpris par sa mère.
- Jean Eudes passant un anneau au doigt d’une statue de la Vierge.
- Jean Eudes renversé de son cheval par une main mystérieuse.
- Au temps de la peste de Caen, Jean Eudes passant ses nuits dans un tonneau.
- Les foules se pressant à son confessionnal.
- La prédication à Valognes.
- La prédication à Saint-Germain-des-Prés, devant la reine mère.
- Jean Eudes, apôtre des Saints Cœurs.
- La fondation de Notre-Dame de Charité et de la Congrégation des Eudistes.
- La mort de saint Jean Eudes.
Quatre verrières seront réalisées : l’apôtre des Saints Cœurs de Jésus et Marie, le fondateur de Notre-Dame de Charité et des Eudistes, Jean Eudes auprès des pestiférés et Jean Eudes prêchant à la cour de France. Les deux premières occupent les fenêtres centrales ; les deux autres complètent cet ensemble.
Un projet resté inachevé
Les finances du collège imposent une réalisation progressive. Les familles des quartiers ouvriers ont traversé les difficultés de la guerre et peinent à payer la scolarité. Les responsables négocient les prix et des versements répartis selon les rentrées de fonds, parfois sur un ou deux ans.
Les quatre grandes verrières de Briand coûtent 510 $ chacune, auxquels s’ajoutent les frais de transport. Les deux premières sont commandées en 1953 ; les deux suivantes sont livrées en décembre 1956. Malgré les relances de l’artisan, les archives ne conservent pas de suite à la commande des six autres fenêtres. Le grand récit prévu demeure donc une évocation de quelques aspects essentiels de la vie du fondateur.
La correspondance de novembre 1953 demande également de corriger les inscriptions des deux premières verrières pour préciser les titres d’« apôtre » des Saints Cœurs et de fondateur de l’Ordre de Notre-Dame de Charité. Dans un document de 2002, Joseph Potvin constate que ces corrections n’ont pas été réalisées. Les noms des donateurs et les motifs des dons ont toutefois été ajoutés.








Du collège à la chapelle de Charlesbourg
Lors de la vente de l’Externat au gouvernement du Québec en 1968, les quatre grandes verrières sont transférées à la maison de Charlesbourg. Leur installation s’inscrit ensuite dans le réaménagement de la chapelle après le concile Vatican II.
Arrivé à Charlesbourg en octobre 1970, Normand Martin reçoit de Louis-Philippe Pelletier la responsabilité de terminer les travaux de La Boiserie, commencés par Robert Thibodeau. Ce local deviendra celui des archives de la province. Le projet de rénovation de la chapelle doit, lui aussi, attendre que les ressources financières le permettent.
Les travaux de 1972
En 1972, la compagnie Louis Fecteau reçoit le contrat de rénovation : retrait de l’autel principal et des stalles, réfection des murs et du plancher, pose d’un tapis au chœur et fermeture du jubé. Une sculpture de John Barry Wheaton est installée sur le mur arrière. Claude Lizotte réalise le mobilier du chœur et la communauté achète 75 fauteuils.
Avant la pose des vitraux, il faut réparer des plombs et remplacer des morceaux de verre brisés. Les verrières étant plus courtes que les ouvertures de Charlesbourg, elles sont prolongées par des textes choisis par Mgr Napoléon Alexandre Labrie. Normand Martin ne se souvient plus du nom du vitrier, choisi par l’entreprise Fecteau. Son récit évoque aussi les discussions autour des couleurs de la chapelle : faute de moyens pour reprendre la peinture, les couleurs retenues sont conservées.
Une fête pour redécouvrir les verrières
Normand Martin situe la célébration au 20 octobre 1973 ; Gaston Rinfret, supérieur à l’époque, évoque plutôt 1974. Cette incertitude demeure dans le témoignage rédigé le 2 janvier 2022. Mgr Fernand Lacroix présente chaque vitrail, puis l’abbé Antoine Bouchard donne un concert d’orgue.
Avec l’aide de Jacques Rhéaume, des réflecteurs sont placés à l’extérieur, devant chaque fenêtre, pour révéler la beauté des verrières. Ces œuvres, conçues pour les élèves de Limoilou, prennent ainsi une nouvelle place dans la vie spirituelle et le patrimoine de Charlesbourg.
Recherche : Gilles Ouellet, c.j.m., décembre 2021. Témoignage : Normand Martin, c.j.m., 2 janvier 2022. Photographies : Daniel Abel.
Archives Corde Magno · MAST-1203-7
Environnement et visites
La maison de Charlesbourg et les rencontres qui ont marqué sa vie. Ce thème est intitulé « Visite » dans Corde Magno.
Chargement des photographies…
Archives Corde Magno · MAST-1203-4
Les pères de Charlesbourg
Portraits, groupes et moments de la vie de la communauté, conservés dans les archives eudistes.
Chargement des photographies…





